Une dizaine de syndicalistes venus du monde entier, pour beaucoup résidant dans des zones de guerre, ont pu témoigner hier, à l’occasion du meeting de clôture de la conférence internationale, de l’importance du syndicalisme pour installer et défendre la paix, ainsi que la démocratie.

« La recherche de richesses et de zones géostratégiques est à l’origine de nombreux conflits et crises à travers le monde

En témoignent l’agression menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran ou les attaques d’Israël contre le Liban, la Syrie et Gaza, qui étalent partout des scènes de chaos; la guerre russo-ukrainienne, celles au Congo et au Soudan; l’enlèvement du président vénézuélien Nicolàs Maduro; le blocus pétrolier contre Cuba organisé par les États-Unis; les menaces d’occupation du Groenland; la militarisation des économies; les chantages exercés par les États-Unis sur les autres pays, y compris ses alliés; l’adoption de budgets d’austérité qui contrastent avec le gonflement des budgets de la défense. »

Voilà le tableau qu’aurait dressé Nicolas Ouédraogo, secrétaire général de la Confédération générale du travail du Burkina (CGT-B), s’il ne s’était pas vu refuser son visa par les autorités françaises pour venir à Tours*. Son message est lu par Françoise Geng, présidente de la Fédération syndicale européenne des services publics (Epsu), animatrice du meeting international pour la paix, qui clôt la journée internationale du 54′ congrès.  » La solidarité internationale, c’est une des grandes forces du syndicalisme. La paix n’est jamais acquise « , prévient-elle.

« Le mal supérieur à tous les maux, c’est indifférence »

 » La paix, c’est la sécurité alimentaire, sanitaire, climatique et individuelle « , introduit Bertrand Badie, spécialiste des relations internationales, professeur émérite à Sciences Po. « Le mouvement syndical, de la jeunesse et associatif a un rôle fondamental à jouer. Il ne peut pas y avoir de paix dans le monde s’il n’y a pas de paix sociale dans chaque pays, sans dignité et sans abolir l’humiliation. »

 » La paix, la démocratie et le syndicalisme sont indissociables », acquiesce Eric Manzi, secrétaire général adjoint de la Confédération syndicale internationale (CSI). Il se réfère à la Déclaration de Philadelphie, adoptée le 10 mai 1944 par la Conférence générale de l’Organisation internationale du travail (OIT), selon laquelle  » une paix durable ne peut être établie que sur la base de la justice sociale « .

Keisuke Fuse, secrétaire général adjoint du syndicat japonais Zenroren, puise dans la même période de l’histoire, rappelant le 80e anniversaire, commémoré en août 2025, de l’horreur atomique d’Hiroshima et Nagasaki. La CGT y a participé, tout comme elle est partie prenante d’un appel mondial pour l’élimination des armes nucléaires. Keisuke Fuse incite à poursuivre  » ce travail de lobbying pour la disparition de l’arme nucléaire « . Il souligne que 99 pays ont signé le traité sur l’interdiction des armes nucléaires, issu d’un groupe de travail mis en place en 2015 par l’Assemblée générale des Nations unies. Évidemment aucune puissance nucléaire, dont la France, n’en fait partie.  » Nous continuerons à lutter ensemble pour un monde sans armes nucléaires « , martèle le secrétaire général adjoint de Zenroren.

« À Gaza, nous sommes en enfer »

Selon les estimations de !’OIT, rappelées par Eric Manzi, les guerres touchent actuellement deux milliards de personnes dans le monde, dont 122 millions de déplacés. Ce meeting est l’occasion d’en évoquer quelques-unes. À commencer par le génocide en cours à Gaza, face auquel  » trop de pays restent silencieux, honte à eux ! «  s’insurge Nasser Abu Baker, président du Syndicat des journalistes palestiniens (PJS) et vice-président de la Fédération internationale des journalistes (FIJ).

 » Nous sommes en enfer. Des enfants meurent toujours et 13 % des Gazaouis ont été tués « , témoigne celui qui réside en Cisjordanie. Il lui faut deux jours pour parcourir les 150 km depuis Ramallah, jusqu’à Amman, en Jordanie, à cause de la succession de points de contrôle. Les journalistes palestiniens sont particulièrement visés par les frappes israéliennes (au moins 234 tués selon le bilan de la FIJ, mis à jour en mars), car  » l’occupant ne veut pas que vous voyiez la réalité à Gaza « . Les journalistes étrangers sont toujours interdits d’entrée à Gaza.

Autre guerre, celle déclenchée par l’agression russe en Ukraine.  » Bienvenue dans un monde hybride, où l’absence formelle de déclaration de guerre ne signifie pas la sécurité «  remarque Yurii Samoilov, responsable régional du syndicat ukrainien KVPU. Il évoque, en parallèle du conflit armé,  » des cyberattaques, campagnes de fake news sur les réseaux sociaux, interventions d’agents d’influence, mesures d’étranglement économique… […] L’Ukraine est devenue l’épicentre de ce concept « ,  alors que  » la diplomatie classique est au point mort «  estime-t-il.  » Comment arrêter la guerre ? Il faut couper les canaux de contournement des sanctions [contre la Russie, NDLR], isoler les institutions financières qui financent la guerre et restaurer le droit international « , résume Yurii Samoilov. Le syndicaliste y ajoute la nécessité d’une  » décolonisation mentale « , avec  » des investissements dans la cybersécurité et la diffusion d’informations pour nourrir la pensée critique des citoyens « .

Persécutés pour avoir dénoncé la guerre

La guerre en Ukraine a aussi des répercussions dans les pays voisins. Siarhei Antusevitch, vice-président du syndicat biélorusse BKDP, explique ainsi que  » les autorités ont détruit tous les syndicats indépendants, dont les militants ont subi licenciements, persécutions… «  Il précise que de l’aveu même des autorités,  » c’était à cause de notre dénonciation de la guerre [en Ukraine] « · Yurii Antusevitch dénonce l’enfermement de  » prisonniers politiques, des journalistes, des défenseurs des droits humains…  » . Tout avait commencé à l’été 2020, lors des manifestations de masse et des affrontements avec les forces de l’ordre pour dénoncer l’élection frauduleuse du président Alexandre Loukachenko.  » Les travailleurs libres sont plus forts que les dictateurs «  veut croire le syndicaliste biélorusse.

À plusieurs milliers de kilomètres de là, en République démocratique du Congo (RDC), sévit un  » conflit oublié «  selon l’expression de Guy Kuku, secrétaire général de la Confédération démocratique du travail (CDT). Il en rappelle les racines : le génocide, en 1994, des Tutsis au Rwanda, dont  » des acteurs se sont enfuis et ont été accueillis en RDC à la demande de la communauté internationale ». Élu quelques années plus tard, Laurent-Désiré Kabila – assassiné en 2001, remplacé par son fils Joseph – a fait alliance avec le Rwanda et l’Ouganda. Une situation complexe, marquée notamment par des massacres perpétrés par le mouvement M23 à l’encontre des Hutus.  » Des femmes et des hommes errent depuis trente ans, décrit le secrétaire général de la CDT. Selon un rapport des Nations unies, plus de quinze millions de personnes sont mortes et plus de huit millions ont été déplacées.  » Le tout dans un contexte  » d’impunité qui donne aux bourreaux le sentiment qu’on les encourage «  dénonce Guy Kuku, qui conclut:  »  Je ne peux oublier la guerre en RDC, au Soudan, au Burkina Faso et dans toutes les autres régions. »

Dans son message écrit, Nicolas Ouédraogo, précise qu’  » au Burkina, les atteintes aux libertés se traduisent par des enlèvements de citoyens, des réquisitions punitives, des licenciements arbitraires, comme celui de notre ex-secrétaire général, Moussa Diallo, licencié après une tentative d’enlèvement qui a échoué, grâce à la mobilisation des militants. Elle s’exprime aussi à travers la remise en cause des libertés de la presse, d’opinion, de manifestation et même d’association.  » Sans défaitisme pour autant, puisqu’il appelle à faire front, grâce  » à la solidarité entre les travailleurs et les peuples . »

*Vasyl Andreyev, vice-président de la Fédération des syndicats d’Ukraine (FPU), était absent pour les mêmes raisons.

Article paru dans Le Peuple Quotidien du 54e Congrès